marqueeImage

Notes pour les musÉes de l'Ontario sur l'internet

Note No 8 :
Principes et techniques de la documentation orale


De nos jours, les musées ont souvent et de plus en plus recours à toutes sortes de supports (illustrations, diaporamas, bandes sonores, films, vidéos) pour animer et humaniser les objets qu'ils exposent. Dans d'autres types de musées, appelés parfois centres d'interprétation, l'objet matériel est devenu secondaire et l'accent mis sur la connaissance par l'animation et la transmission d'un savoir.1 Ce faisant, ils aident à faire découvrir que la véritable notion de patrimoine déborde la conception juste mais plutôt étroite que le public s'en fait.

Le patrimoine matériel

Si l'on s'intéresse plus volontiers au patrimoine collectif, c'est-à-dire au «bien commun d'une collectivité, d'un groupe humain, considéré comme un héritage transmis par les ancêtres» (Larousse), nos institutions officielles (Fondation du patrimoine, Commission des sites et monuments historiques, et musées) se sont jusqu'ici exclusivement préoccupées des valeurs matérielles, visibles et tangibles: les oeuvres d'art, les édifices et les habitations, le mobilier avec les techniques artisanales (alimentation, vêtement, objets domestiques, outillage des métiers) et les moyens de transport et de communication. Ces biens et propriétés jouissent d'ordinaire d'une protection légale et des organismes spécialisés en assurent la conservation.

Le patrimoine spirituel

Mais on oublie et néglige toutes les valeurs intangibles, c'est-à-dire l'homme et ses productions immatérielles et spirituelles: sa langue d'abord, véhicule privilégié par lequel se transmet l'essentiel de cet héritage; puis les savoirs techniques, artistiques et les sciences populaires; les croyances et les superstitions; les chanson, contes, légendes et autres genres de littérature orale; les pratiques religieuses et sociales, rites et coutumes.

Ainsi, pour comprendre plus complètement et plus intimement une époque, un événement, un personnage ou une culture, il faut sonder plus que les traces matérielles qu'on a mises à jour: il faut savoir tout autant interroger les acteurs qui les ont façonnées et les témoins qui peuvent en rendre compte. Inévitablement, l'entreprise de replacer l'objet matériel dans le contexte spirituel qui l'a produit conduit à une recherche documentaire dont l'enquête orale est le complément obligé.

Les sources orales

Sans négliger les autres sources documentaires (imprimées, manuscrites, iconographiques, cartographiques, figurées) qui conservent toute leur valeur, les musées peuvent en outre bénéficier des sources orales. Par sources orales, nous entendons tous les fruits de la cueillette d'information menée selon les principes méthodologiques ci-après exposés, le plus souvent enregistrés sur des bandes magnétiques ou magnétoscopiques, mais encore parfois notés à la main: récits de littérature orale, autobiographiques, anecdotiques, coutumiers ou observations techniques.

Importance de la documentation orale

Car «le peuple n'écrit pas, lui qui fait presque tout. Dans les circonstances légales de sa vie, à peine appose-t-il son signe aux écritures de ses greffiers. Ce qu'il a reçu de ses pères, ce qu'il sait et ce qu'il fait, il ne sent nul besoin de le fixer par l'écrit. Il se contente humblement de durer».2 Cette attitude de l'informateur illettré des années 1940 demeure partiellement vraie de nos jours oú l'homme ordinaire, même avec une instruction accrue, baigne dans une civilisation moderne de l'oral: téléphone, disque, radio, télévision, cinéma, magnétophone, magnétoscope, ordinateur sont ses outils et ses passe-temps quotidiens que rétrécissent sensiblement, sinon l'annihilent, la part de l'écrit.

On le voit, si la fin ultime du travail de l'ethnologue est de comprendre la mentalité populaire, ou si l'on veut, notre âme collective, ses recherches le conduisent inévitablement à tirer sa documentation, non plus exclusivement des bibliothèques et des archives conventionnelles, mais des personnes qui forment cette collectivité. Et il le fait par l'enquête orale. Celle-ci s'appuie sur l'observation directe des faits, «leur notation attentive», «leur description scrupuleuse et leur classification rigoureuse». Cette méthode d'appréhension du réel dans toute son authenticité, «sur le vif», est souvent le seul moyen sérieux de connaître intimement la mentalité de ceux qui n'écrivent pas.3

Valeur de la documentation orale

Les sources orales sont donc des données de première main qui, lorsqu'elles sont recueillies et traitées scientifiquement, produisent des résultats tout aussi respectables que les sources écrites. Les sondeurs d'opinion en ont depuis quelques décennies compris les avantages, eux qui ne procèdent pas autrement que par entrevues directes ou téléphoniques et dont les résultats sont très souvent étonnants d'exactitude.

La précellence du document oral n'est pas une invention contemporaine. Les premiers historiens, ceux qui racontaient des histoires si l'on se fie aux titres qu'ils donnaient à leurs livres -- du moins pour Hérodote et Polybe -- misaient d'abord sur les sources orales: avant tout, le témoin oculaire, celui qui a vu les faits et même les a vécus; ensuite, la tradition orale, celui qui les a entendus; et, en dernier lieu, le texte écrit qui vient après.4

Les sources orales permettent donc de vérifier et de compléterles sources écrites quand elles existent et de les remplacer quand elles font défaut. Car pour l'historien des traditions orales, elles font très souvent défaut.

Limites de l'enquête orale

Si la tradition orale conserve parfois durant des siècles des récits avec une grande fidélité, il arrive aussi qu'elle confonde les lieux, les noms, les dates, les faits; d'oú la nécessité d'opérer des recoupages pour contrôler l'authenticité des informations historiques.

Du côté de l'enquêteur enthousiaste, la tentation est parfois grande d'interpréter comme locaux des éléments internationaux. L'enquête locale doit donc tenir compte des autres niveaux d'enquêtes -- régionales, nationales et internationales -- si elle veut tirer parti de leurs découvertes et s'éviter des faux pas.

Il y a en outre le danger de faire de l'enquête orale un fourre-tout oú on accumule pêle-mêle et sans discernement tout ce qui fait rétro, y compris les potins et le bavardage, sous prétexte d'enquête contextuelle ou d'interdisciplinarité. L'expérience montre, au contraire, qu'une recherche bien menée doit être disciplinée, bien circonscrite, voire limitée à une seule spécialité.

La méthodologie de l'enquete orale

Définition

L'enquête orale est une recherche d'information sur un sujet déterminé. Elle met en présence un enquêteur (ou une équipe d'enquêteurs), celui qui demande ces informations, et un ou plusieurs informateurs, celui ou ceux qui fournissent les informations recherchées.

L'enquête peut être directe ou indirecte. Elle est directe lorsqu'on procède à cette recherche par contact personnel. Si ce contact personnel est individuel, en interrogeant un seul informateur à la fois, l'enquête sera plus restreinte géographiquement, mais elle sera illimitée dans ses résultats, car elle pourra porter sur un sujet particulier, le conte par exemple, ou plus globalement sur l'ensemble du folklore d'une région. Mais ce contact peut être également collectif, si l'on s'adresse à un groupe bien déterminé qui sera interrogé dans son ensemble et en même temps.

D'autre part, l'enquête est indirecte lorsqu'on utilise un intermédiaire. Cet intermédiaire sera le questionnaire écrit qu'on expédie à des gens susceptibles de répondre; même indirect, le contact peut ici demeurer personnel. On peut également recourir à une équipe de collaborateurs qui assisteront le chercheur et prolongeront ses efforts: il sera presque impossible d'obtenir un contact personnel avec les informateurs dans ce cas; aussi, est-il de première importance d'entraîner ces collaborateurs le plus parfaitement possible, selon les règles que nous exposerons ci-après.

Il est évident que l'enquête directe est plus efficace et plus facilement contrôlable. Elle doit être privilégiée partout et le plus souvent possible en raison de l'authenticité plus grande d'une source de première main.

La méthode ici exposée est le fruit des expériences de plusieurs folkloristes, ethnologues et anthropologues. Ce sont des jalons qui peuvent être utiles à toute recherche orale. Il appartient au chercheur ou à l'étudiant de les adapter à ses disponibilités et d'inventer le type d'enquête qu'il entend instituer.

Préparation

S'il ne veut pas perdre un temps précieux et le faire perdre aux autres, l'enquêteur doit bien se préparer à la rencontre de l'informateur. On distingue deux étapes essentielles au cours de cette phase: la préparation lointaine et la préparation immédiate.

La préparation lointaine comprend les éléments qui suivent:

  1. les cours d'introduction au folklore ou à une autre science sociale qui proposent une sorte de panorama des champs de recherche de ces disciplines;

  2. la lecture préalable des ouvrages généraux dans la discipline qui encadre l'enquête projetée;

  3. la connaissance approfondie du milieu étudié: en être originaire est très favorable; sinon y avoir séjourné, en connaître la langue et ses particularités régionales, être accepté ou introduit par des gens du milieu; être curieux et intéressé à l'explorer et se méfier des préjugés courants.

Les activités suivantes constituent la préparation immédiate:

  1. identification et choix du sujet sur lequel on veut mener une enquête; il est important que ce soit un sujet qui intéresse l'enquêteur;

  2. lecture et familiarisation avec le sujet choisi;

  3. établissement du questionnaire d'enquête. Dans le cas d'une enquête directe, le questionnaire prendra plutôt la forme d'une liste des sujets et des éléments à recueillir, d'un schéma ou d'un plan: énumération des catégories avec exemples brefs. Il sera utilisé comme un aide-mémoire.

L'enquête proprement dite

1. Prise de contact et choix de l'informateur

Pour bien comprendre la portée et les difficultés de l'enquête avec les réactions plus ou moins prévisibles des personnes qu'on veut interroger, il est bon d'imaginer les réactions que nous aurions personnellement si quelqu'un venait nous interroger sur nos connaissances traditionnelles.

a) Qui interroger?

L'expérience nous apprend que toute personne qui a une bonne mémoire, du respect pour les traditions et un bon sens de l'observation peut devenir un excellent informateur.

Autrefois, des folkloristes de métier comme Marius Barbeau avaient tendance à croire que seuls les vieillards devaient être interrogés, qu'ils devaient appartenir à la classe populaire laborieuse, vivre à la campagne et être de préférence illettrés. Van Gennep croyait pour sa part que les femmes étaient de meilleures informatrices. Il est vrai qu'on a effectué d'excellentes enquêtes dans tous ces milieux. Cependant, malgré ces conceptions, des enquêtes récentes ont montré qu'on a aussi fait d'importantes cueillettes partout oú on est allé, à la ville ou à la campagne, auprès des jeunes ou des vieux.

Il faut donc se méfier des préjugés et choisir ses informateurs plutôt en fonction du sujet d'enquête. Évidemment, les vieillards sont les mieux placés pour parler du temps passé, des traditions disparues ou en régression; de même, pour les coutumes exclusivement masculines comme l'exercice des métiers artisanaux et les enterrements de vie de garçon, les hommes sont les mieux placés, tout comme les femmes pour l'éducation familiale et les coutumes relatives à la vie quotidienne, à la vie féminine (grossesse, accouchement, etc.). Les adolescents sont aussi d'excellents informateurs dans le domaine des superstitions contemporaines, des jurons, des tours, des histoires et des devinettes, comme le sont aussi les enfants pour les jeux, les rondes, les comptines et les autres formulettes.

Si les informateurs sont étrangers au cercle de connaissances de l'enquêteur, ce dernier devra procéder par sondages auprès de personnes ressources, des collègues et amis qui le renseigneront, le référeront et le recommanderont, car ces personnes connaissent bien un ou plusieurs informateurs. Il est plus difficile d'aller dans un milieu oú personne ne connaît l'enquêteur.

Ainsi renseignés sur les possibilités et les talents d'un informateur, il devient plus facile d'entrer en relation avec lui et on peut alors éviter qu'il se défile en feignant l'ignorance ou l'oubli.

b) Quand interroger?

Ici encore, tout dépend de ses disponibilités et des occupations de son informateur. Il faut tenir compte de l'âge de celui-ci, de son état de santé, se son intérêt: éviter d'interrompre un travail urgent, tel les récoltes; profiter de ses temps libres, soirées et fins de semaine, en hiver ou en été, durant ses vacances; éviter de survenir à l'heure des repas, au moment de la sieste ou d'un repos; savoir limiter l'entretien pour ne pas fatiguer l'informateur ou le prolonger s'il est en verve; savoir saisir et faire naître les occasions favorables; établir un rythme de rencontres pour aider le travail de la mémoire et ne pas lasser son informateur. Ne pas oublier que la santé des vieillards est souvent fragile et qu'il faut profiter de leur bonne disposition quand elle passe.

Pour fixer un rendez-vous, la première fois, il est préférable de rencontrer personnellement le témoin éventuel et de s'enquérir sur place de ses disponibilités; éviter le téléphone quand on peut: il est trop bref et ne permet pas toujours d'abolir les réticences. De même, à la fin d'une entrevue, il faut fixer la prochaine. Ne jamais oublier d'agir ouvertement et de se présenter d'abord au maître de la maison.

c) Oú interroger?

Le plus souvent, on interroge l'informateur chez lui, dans son environnement habituel oú l'on peut découvrir chacun dans son véritable contexte, avec ses préoccupations quotidiennes et «dans ses affaires», comme on dit.

Il est avantageux de pouvoir s'isoler au salon ou ailleurs afin d'éviter la présence et les interventions de personnes gênantes. Pour les conteurs, on obtient de meilleurs résultats devant un auditoire. On peut encore amener un informateur en entendre un autre afin de stimuler sa mémoire.

Arnold Van Gennep, qui fit des enquêtes en France, en Algérie et en Pologne, se rangeait plutôt à la technique de Paul Sébillot utilisée en Bretagne et que voici:

J'ai souvent employé, et presque toujours avec succès, un autre moyen: il consiste à réunir, chez soi ou chez un ami, un certain nombre de gens du pays, à les mettre bien à l'aise en leur offrant du tabac et aussi un peu de boisson. Les premiers moments sont froids. Mais, si on cause avec eux, si, donnant l'exemple, on leur raconte quelque chose, ils ne tardent pas à s'y intéresser. Un conteur commence; pendant qu'il parle, les souvenirs des autres se réveillent et un conte n'est pas plutôt fini qu'une des personnes présentes déclare qu'elle connaît quelque récit analogue et propose de le raconter... Elle ne tarde pas à se remémorer ce qu'elle croyait à jamais effacé de son souvenir.5

d) Quelle tenue adopter?

Il faut toujours respecter ceux que l'on va interroger: se vêtir simplement et proprement, de façon ni trop recherchée ni trop délabrée. Éviter les grandes familiarités artificielles, comme tutoyer son informateur et l'appeler par son prénom quand ses propres enfants le vouvoient. Respecter aussi les habitudes familiales et ne jamais s'imposer. De même, il faut parler la même langue que l'informateur et s'assurer qu'il a bien compris de que l'on veut.

2. Comportement au cours de la rencontre

a) le questionnaire

Comme c'est un aide-mémoire, on évitera de s'en servir continuellement au cours de l'entrevue; pour cela, il est bon de le mémoriser. De plus, le questionnaire doit être très souple afin de permettre au témoin de s'exprimer librement.

On écartera les questions tendancieuses qui amènent uniquement un oui ou non et qui tentent d'arracher une réponse trop catégorique; ce type de question risque de gêner l'informateur qui pourrait alors refuser de répondre ou l'amener à falsifier sa réponse pour faire plaisir à l'enquêteur ou lui dire ce qu'il désire entendre. C'est particulièrement dangereux dans le cas de faits qui impliquent une croyance ou engagent la vie privée de l'individu.

On évitera aussi les questions trop naïves ou trop complexes; s'il est bon de se faire ignorant pour apprendre, il n'est pas recommandé d'être niais. On évitera en outre de montrer sa supériorité en recourant à une terminologie trop spécialisée; on aura avantage à se souvenir que c'est l'informateur qui instruit l'enquêteur.

Donc, il faudra poser des questions simples, concrètes, précises et réorienter vers son champ d'intérêt une conversation qui bifurquerait vers d'autres sujets. Il est mieux de converser plutôt que de questionner sans arrêt, car des témoignages inattendus surviennent toujours dans une conversation détendue et amicale.

b) qualités de l'enquêteur

L'enquêteur doit être de bonne foi, impartial et précis dans son observation. En étant de bonne foi, l'enquêteur rassurera l'informateur sur ses intentions, les buts poursuivis par l'enquête et l'utilisation qui sera faite du matériel recueilli. L'expérience démontre que les informateurs aiment bien aider un étudiant ou un chercheur dans son travail.

L'enquêteur doit être aussi un bon observateur. Il doit regarder le plus complètement et le plus fidèlement possible ce qu'on lui montre. Il doit tout accueillir avec impartialité, sans préjugé et avec une véritable curiosité scientifique. Il lui faut prendre des notes, beaucoup de notes, et habituer les gens à lui en voir prendre tout en restant attentif à ce qui se dit; au besoin, il montrera à ceux qui le désirent ce qu'il a écrit, car il n'a rien à cacher. Pour l'enquêteur, il n'y a pas de détails inutiles; il doit aussi apprendre à se méfier de sa mémoire. Jamais il n'interrompra son informateur, mais il notera ce qu'il ne comprend pas et il en demandera l'explication après coup.

L'objectivité empêchera l'enquêteur de corriger les moeurs, de porter des jugements. Il doit encore vaincre le préjugé qu'il sait d'avance ce que les informateurs vont lui dire, car il risquerait de négliger les variantes possibles et des détails importants. Au contraire, il assistera l'informateur en lui suggérant des détails et en lui donnant un exemple quand ce dernier prétend avoir oublié, car sa mémoire n'est souvent qu'endormie. L'enquêteur usera donc de patience, de méthode et de psychologie pour créer un climat de sympathie et de confiance réciproque qui favorisera la transmission des connaissances traditionnelles. Il fera montre de discrétion enfin dans les choses qui ne le regardent pas, dans ses commentaires sur des tierces personnes, parfois parentes avec l'informateur sans qu'il le sache, qui pourraient également être utiles par la suite.

c) la matière à recueillir

L'enquêteur recueillera toute coutume ou pièce de littérature orale, ou autre sujet particulier relatif à la vie traditionnelle; il ne devra jamais refuser des informations hors de sa spécialité, car qui sait si le rejet d'un tel témoignage, peut-être irremplaçable, ne sera pas un jour amèrement regretté. Il cherchera la fonction du fait et le besoin auquel il répond; la description n'en sera que plus complète et son rôle plus précis dans l'ensemble des activités. Il consignera les variantes possibles, ce qui aidera à distinguer l'essentiel de l'accessoire. Il notera avec précision le contexte matériel (climat, pauvreté des gens, etc.) et le contexte spirituel (croyance, naïveté, explications fournies). Il prendra soin de bien identifier chacun de ces faits avec les noms et titres qu'on leur donne. Il datera le plus précisément l'époque oú on les a utilisés, si on les utilise encore, s'ils sont en voie de disparition ou très actuels.

On veillera à noter au fur et à mesure les faits décrits sans interruption et à les compléter par des sous-questions: qui? quand? comment? oú? pour qui? pourquoi? Le fait doit être complet avec toutes ses parties, son contexte, les relations entre les parties et le tout, avec le milieu oú il vit, et tous les détails utiles. De qui provient l'information donnée par le témoin? Quand et oú en a-t-il été saisi? S'il est préférable d'obtenir toutes les sources, il vaut mieux aussi obtenir un document sans source ou dont la source est imprécise que pas de document du tout.

d) renseignements sur l'informateur

L'identification complète de la source d'une information accroît considérablement sa valeur scientifique. À l'inverse, une information sans source est inutilisable ou perd une grande partie de sa valeur. On s'attachera à fournir les renseignements suivants sur chacun de ses informateurs:

  • son nom au complet (prénoms, surnom, nom de fille d'une femme mariée);
  • son âge (de préférence ses date et lieu de naissance; la date de naissance est beaucoup plus précise que son âge);
  • son adresse exacte (son adresse actuelle et ses différents déplacements);
  • son occupation fixe et ses occupations antérieures ou saisonnières (sa situation économique);
  • son milieu social (s'il vit seul ou avec d'autres personnes; sa famille; sa scolarité; son influence dans son milieu);
  • enfin, on esquissera une courte biographie de l'informateur en notant tout détail qui peut faire ressortir son caractère et sa personnalité.

e) équipement de l'enquêteur

L'enquêteur devrait se faire une liste de l'outillage dont il pourrait avoir besoin. La liste qui suit, bien que très brève, vaut à la fois pour tous les types d'enquêtes.

  • Un magnétophone (avec microphone, fil de raccord et rubans ou cassettes en quantité suffisante; une rallonge est souvent nécessaire);
  • une caméra (avec des films et une lampe-éclair permettant de photographier à l'intérieur; avec diverses lentilles pour prendre des objets à distance ou minuscules);
  • un carnet de notes cartonné et un écritoire (planche à dessin avec pince) et ce qu'il faut pour écrire ou dessiner (papier à dessin, fiches, papier brouillon);
  • des crayons indélébiles, au plomb, et des stylos;
  • des cartes géographiques (pour se rendre à l'endroit désiré, pour localiser une maison ou un endroit dont on parle en entrevue);
  • et des instruments de mesure (règle, galon à mesurer, loupe) pour noter les dimensions d'un objet.

f) enregistrement

L'enquêteur doit savoir quand utiliser le magnétophone. Il doit évidemment en obtenir la permission de son informateur. Certains enquêteurs craignent de gêner les informateurs en se présentant chez eux avec leur appareil; d'autres l'apportent dès la première visite. À chacun de juger ce qu'il doit faire et ce qui convient le mieux à son contexte.

Avant d'enregistrer définitivement, il est bon de faire des essais. D'ordinaire, on recueille des pièces courtes d'abord; cela permet à l'enquêteur de vérifier le bon fonctionnement de son appareil tout en faisant entendre sa voix à l'informateur et de l'encourager s'il manifestait quelque résistance. Il y a des informateurs qui préfèrent ne pas se réentendre.

L'enquêteur peut enregistrer avant chaque pièce une amorce comprenant le nom du collecteur, le numéro de la pièce, son titre, le nom de l'informateur, la date de l'enregistrement et quelques détails additionnels.

Selon le cas, on enregistrera toute la séance de façon continue ou les pièces seulement, mais en notant toujours leur contexte. Il y a avantage à former une équipe de deux enquêteurs: l'un peut interroger et converser plus facilement avec l'informateur tandis que l'autre enregistre et prend des notes; après quelque temps, les enquêteurs peuvent se relayer et changer la routine tout en poursuivant leur travail.

À la fin d'une session d'enregistrement, pendant que l'enquêteur range son matériel, il pourra faire réentendre à l'informateur, et à sa famille qui était en retrait durant l'entrevue, une sélection de quelques pièces recueillies, de préférence les dernières.

L'enquêteur tient un registre de tout ce qu'il recueille. C'est son carnet d'enquête. C'est là qu'il numérote les pièces au fur et à mesure, qu'il leur donne un titre, les date, les localise, note le nom de l'informateur avec tout autre détail relatif à ses enregistrements. On écrit seulement sur la page de droite; on réserve la page de gauche pour les notes ultérieures: identification d'une chanson, d'un conte, d'une coutume, d'un remède, d'une technique; on y ajoute des détails sur l'informateur, sur l'origine de son information, sur le contexte de l'exécution, ainsi que les passages inaudibles et les questions qu'on veut par la suite lui poser. Dans la page de droite, sous le numéro et le titre de la pièce, on résumera toujours ce qu'on enregistre.

g) récompense

À moins d'avoir obtenu des fonds pour le faire ou de s'y être formellement engagé, l'enquêteur n'est pas tenu de verser une rétribution en argent à son informateur en échange de ses services. Il peut toutefois récompenser ce dernier en lui faisant un petit cadeau sous forme de tabac, de boisson ou de friandises. À chacun de juger. Mais la pratique nous indique que l'envoi d'une carte de remerciement, d'une photo de l'informateur ou d'une copie de quelques enregistrements suffit.

h) éthique

Dans l'exercice de ses fonctions, l'enquêteur devra se conformer aux règles d'éthique qui régissent ses relations avec l'informateur; c'est à savoir de s'identifier comme un enquêteur et d'indiquer clairement les buts poursuivis, les moyens employés et l'utilisation qui sera faite des informations recueillies, d'établir un climat de sincérité et de confiance, de respecter la liberté des personnes, le droit de propriété et la confidentialité des informations obtenues et de rendre à l'informateur un crédit juste pour sa collaboration.6 La signature d'une entente ou contrat écrit entre les parties, pratique couramment répandue au Canada anglais, est exceptionnelle au Canada français; si elle a l'avantage d'éviter des interprétations erronées, elle a aussi le désavantage de mettre l'informateur dans un état de méfiance ou de gêne.

3. Conclusion de l'enquête

Lorsque l'enquêteur prendra congé de son informateur, il lui restera encore une tâche à accomplir avant que l'enquête ne soit véritablement terminée. Le jour même, alors qu'il a encore tout frais à la mémoire les détails de son entrevue, il veillera à compléter ses notes de terrain afin de ne rien oublier; il fera ainsi après chaque session d'enquête.

Le compte rendu de l'enquete

En rentrant de sa mission, le collecteur procédera à la présentation des résultats de son enquête avant de déposer ses documents sonores et manuscrits dans les archives du musée ou de l'institution qui patronne son entreprise.

Fiche du collecteur

Cette fiche dûment remplie aidera à identifier l'enquêteur lui-même (nom, adresse, âge, fonction), le lieu et le contenu de ses enquêtes, et les personnes qui furent ses informateurs (nom, âge, profession, adresse). Ces renseignements renforceront le caractère scientifique de la collection en permettant l'identification la plus complète possible et la localisation dans le temps et l'espace.

Fiche d'inventaire

La fiche d'inventaire représente en quelque sorte la table des matières des documents enregistrés. L'enquêteur y note dans l'ordre oú il les a recueillies chacune des pièces de sa collection à compter du numéro 1 jusqu'à la fin. Il complète de la même façon une autre liste (collection manuscrite) s'il a relevé des documents sans les enregistrer. À côté de chaque numéro, il donne le titre de la pièce, son genre (conte, chanson, légende, devinette, etc.), le nom de son informateur, son lieu de résidence (ville ou village) et la date de la cueillette. C'est à partir de ces données que l'institution pourra éventuellement établir des index des collecteurs, des informateurs, des sujets et des lieux d'enquête.

Transcription

Cette étape cruciale, qui donnera accès au texte des entrevues sans avoir à les réentendre constamment, entraîne souvent des pertes de temps très considérables. Aussi est-il préférable de transcrire les enregistrements selon le modèle devenu classique dans les sciences humaines et dont nous résumons ici les principales règles.7

  1. Dans le but de préserver l'image visuelle des mots, et par là de faciliter la lecture, chaque mot utilisé par le narrateur conservera sa graphie en français courant, quelle que soit la prononciation qui lui sera attribuée.

  2. La syntaxe du narrateur sera intégralement respectée. Aucun mot ne sera ajouté ou retranché sans raison suffisante et les interventions du transcripteur seront signalées entre crochets.

  3. La ponctuation sera conforme à l'usage habituel tout en respectant la phrase du narrateur.

  4. Les mots ou expressions populaires qui ne sont pas d'usage courant en français (i.e. qui n'apparaissent pas dans un bon dictionnaire) seront mis en italique et leur équivalent français sera donné en bas de page s'ils sont peu nombreux ou reporté en annexe dans un glossaire si leur nombre est plus considérable.

A l'usage, cette méthode de transcription normalisée s'est avérée à la fois la plus simple et la plus rapide. Là oú des linguistes mettraient des semaines ou des mois à produire une transcription phonétique rigoureusement fidèle d'une entrevue d'une heure,8 il faut compter en moyenne seulement dix heures de travail en employant ce modèle qui peut amplement satisfaire à toutes les exigences d'utilisation dans le cadre d'un musée ou d'un centre d'interprétation.

Conservation

On recommande de conserver les données recueillies, tant dans leur forme manuscrite (notes ou transcriptions) que dans leur forme orale (bandes magnétiques ou magnétoscopiques) en deux exemplaires: un original et une copie de consultation.

On classera cette matière par collection, c'est-à-dire par dossier portant le nom de l'enquêteur, à laquelle on référera le cas échéant au moyen d'index pertinents. Si l'on désire constituer de véritables archives, on aura avantage à s'inspirer d'un guide au contenu clair et méthodique.9

Pour la conservation des bandes sonores, il suffit de les déposer dans un lieu sûr à une température constante de 17°C (62°F) et une humidité relative de 38% à 45%.

Utilisation dans un musée

Chercheurs, concepteurs d'exposition et pédagogues ne manqueront pas de puiser dans cette banque documentaire de première main qui, tout en diversifiant l'approche habituelle, procurera une information originale et complémentaire, donc irremplaçable. L'animation et l'interprétation muséologiques pourront ainsi miser sur la mémoire sonore et visuelle de l'électronique pour produire une reconstitution plus globale des absents: des plus illustres personnages ou monuments disparus aux plus humbles et anonymes témoins d'une époque, avec les images et rumeurs quotidiennes du travail et des loisirs, à la campagne et à la ville.10

Bibliographie

A. Guides méthodologiques

Plusieurs auteurs ont rédigé des notes à l'intention des jeunes enquêteurs ou remémorant leurs expériences heureuses ou néfastes. La lecture de l'un ou l'autre de ces textes est recommandée, particulièrement le livre du père Lemieux dont les enquêtes se sont surtout déroulées en milieu franco-ontarien. Ils apporteront matière à réflexion et à discussion avant d'entreprendre une enquête.

1. Expérience française

Le Braz, Anatole. La Légende de la Mort chez les Bretons armoricains. Paris: Librairie ancienne Honoré Champion, 1912 (1ère édition en 1893), 2 vol. Troisième édition refondue et augmentée avec des notes sur les croyances analogues chez les autres peuples celtiques par Georges Dottin, professeur à l'Université de Rennes; pp. LVIII-LXVIII.

Saintyves, P. Manuel de folklore. Paris: Émile Nourry, 1936. Chapitre III: "Le Folklore descriptif, Des enquêtes locales, régionales et nationales," pp. 77-108.

Van Gennep, Arnold. Manuel de folklore français contemporain, tome 1, volume I. Paris: Picard, 1943. Chapitre 6: "L'obtention et le classement des documents folkloriques", pp. 58-75. Chapitre 7: "La présentation des faits folkloriques," pp. 75-95.

2. Expérience canadienne-française

Barbeau, Marius. En quête de connaissances anthropologiques et folkloriques dans l'Amérique du Nord depuis 1911. Résumé d'un cours donné à la Faculté des Lettres, mars-octobre 1945 (manuscrit dactylographié, 82 pages). Québec: Archives de folklore de l'Université Laval, 1945. Troisième partie: "Relations entre le chercheur et les informateurs...", pp. 33-42. Quatrième partie: "Comment on recueille les contes, les chants, etc.", pp. 43-47 (voir aussi les pages 47-52).

Lacourcière, Luc. De mémoire d'homme. 5 émissions diffusées à la radio de Radio-Canada du 28 juin au 26 juillet 1983. Recherchiste et interviewer: Jean Blouin. Réalisateur: André Major (transcription, 47 pages). [On peut se procurer la copie sonore de ces émissions et leur transcription en écrivant au Service des transcriptions et dérivés de la radio, Maison de Radio-Canada, C.P. 6000, Montréal, H3C 3A8.]

3. Expérience franco-ontarienne

Gervais, Gaétan et Serge Dignard. "Le projet d'histoire orale de l'Institut franco-ontarien." Dans Journal, Société canadienne d'histoire orale/Canadian Oral History Association, vol.5, no 1 (1981-82); pp. 45-57.

Lemieux, Germain. Les Jongleurs du billochet. Conteurs et contes franco-ontariens. Montréal: Bellarmin, 1972. "Comment découvrir un conteur", pp. 29-31. "Méthode d'enquête", pp. 31-36. "Technique pour aider la mémoire des conteurs", pp. 36-40. "De la sténographie au magnétoscope", pp. 40-44.

4. Expérience écossaise

MacDonald, Donald A. "Fieldwork: collecting oral literature". Dans Richard M. Dorson, Folklore and Folklife. Chicago and London: University of Chicago Press, 1972; pp. 407-430.

5. Expérience française en Afrique

Lebeuf, Jean-Paul. "L'Enquête orale en ethnographie". Dans Jean Poirier, Ethnologie générale. Paris: Gallimard, La Pléiade, 1968; pp. 180-199.

B. Autres questions relatives à la documentation orale

1. Problèmes d'histoire orale

Jean, Bruno. "L'histoire orale, phénomène social et institutionnalisation d'un savoir". Dans Nicole Gagnon et Jean Hamelin, L'Histoire orale. Saint-Hyacinthe: Edisem inc., "Méthodes des sciences humaines", no 1, 1978; pp. 9-38.

2. Valeur et place de la documentation orale

Lacroix, o.p., Benoît. L'Historien au Moyen Age. Montréal, Institut d'études médiévales; Paris: Librairie J. Vrin, "Conférence Albert-le-Grand 1966", 1971; 301 pages. "Les sources", pp. 45-49; "La tradition orale", pp. 50-57; "La critique des sources", pp. 69-84.

3. Transcription des textes oraux

Pichette, Jean-Pierre. "Notre transcription". Dans Conrad Laforte, Menteries drôles et merveilleuses, contes traditionnels du Saguenay. Montréal: Les Quinze, collection "Mémoires d'homme", 1978 (2e édition, 1980); pp. 11-21. L'auteur y situe et explique les problèmes que soulève la transcription des récits oraux et propose des règles simples pour les éviter.

4. Archivage

Champagne, Michel et Denys Chouinard. Le Traitement d'un fonds d'archives: ses documents historiques. La Pocatière: Documentor; Montréal: Université de Montréal, Service des archives, 1987; 176 pages.

5. Mise en valeur

Bergeron, Yves et autres collaborateurs. L'Ethnologie au Québec. Québec: Ministère des Affaires culturelles, 1987; 64 pages. "Des outils et des méthodes", pp. 22-35; "De la recherche à la mise en valeur, études de cas", pp. 36-47.

Le ministère de la Culture et des Communications tient à remercier Jean-Pierre Pichette, Professeur du Département de folklore à l'Université de Sudbury, pour ses recherches et la rédaction de cette Note.


  1. A Sudbury, le Centre franco-ontarien de folklore, par exemple, mise moins sur les collections matérielles de ses salles d'exposition que sur la richesse de sa documentation orale (des milliers de chansons, des centaines de contes et légendes et des dizaines de témoignages sur les techniques artisanales) enregistrée sur bandes sonores et magnétoscopiques.

  2. Luc Lacourcière et Félix-Antoine Savard, "L'Histoire et le Folklore", extrait du Centenaire de l'Histoire du Canada de François-Xavier Garneau (Montréal, Société historique de Montréal, 1945), p. 12.

  3. Jean-Paul Lebeuf, "L'enquête orale en ethnographie", pp. 181-186 (Cf. la bibliographie).

  4. Benoît Lacroix, o.p., L'Historien au Moyen Age, pp. 45-49 (Cf. la bibliographie).

  5. Paul Sébillot, cité par Van Gennep, Manuel de folklore français contemporain, I-1, pp. 60-61 (Cf. la bibliographie).

  6. D'après le Code d'éthique de la Société québécoise des ethnologues publié dans le Bulletin de la S.Q.E., vol.5, no 1 (30 septembre 1982), pp. 18-19.

  7. Voir en bibliographie l'article de Jean-Pierre Pichette intitulé "Notre transcription", pp. 16-18.

  8. Voir l'étude minutieuse de Marcel Juneau portant sur un conte populaire de treize minutes: La Jument qui crotte de l'argent (Québec, les Presses de l'université Laval, 1976), 143 pages.

  9. Voir en bibliographie la description du livre de Michel Champagne et Denys Chouinard, Le Traitement d'un fonde d'archives.

  10. Pour des exemples concrets, voir en bibliographie Yves Bergeron, L'Ethnologie au Québec, pp. 36-47.